Le Pandore et la Gendarmerie

EXCLUSIF LE PANDORE — Alain Bauer : « Les motivations sont différentes, les colères identiques »

Alain Bauer. © Astrid di Crollalanza. Portrait fourni par Alain Bauer. Définition et netteté améliorées par IA.

Au lendemain de la mobilisation du 17 octobre, Alain Bauer distingue les colères des manifestants, les casseurs organisés et les pillages d’opportunité. Dans cet entretien exclusif au Pandore, le professeur émérite de criminologie analyse le rôle des réseaux sociaux, les difficultés du renseignement et les moyens des policiers et des gendarmes. Son diagnostic est sévère : « Les effectifs ont fait ce qu’ils pouvaient avec ce qu’ils avaient. »

EXCLUSIF LE PANDORE — GRAND ENTRETIEN

Portrait en couleur d’Alain Bauer en costume bleu et cravate rouge. Photo : Astrid di Crollalanza.
Alain Bauer. © Astrid di Crollalanza. Portrait fourni par Alain Bauer. Définition et netteté améliorées par IA.

Alain Bauer, une référence internationale en criminologie

Professeur émérite de criminologie au Conservatoire national des arts et métiers, Alain Bauer dirige la chaire Sciences policières et criminelles du MBA de l’Académie militaire de la Gendarmerie nationale. Il est également professeur associé à l’université Fudan, à Shanghai, et Senior Research Fellow au Center of Terrorism du John Jay College of Criminal Justice, à New York.

Ancien président du conseil d’orientation de l’Observatoire national de la délinquance et du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques, il travaille sur la criminalité, le terrorisme et les politiques de sécurité.

Propos recueillis par Jérémy Armante, par écrit, le 18 octobre 2026.

Comprendre la mobilisation

Le Pandore. Quel diagnostic portez-vous sur la journée du 17 octobre ? Qu’est-ce qui vous paraît la distinguer des précédentes mobilisations en France ?

Alain Bauer. Un désastre pour l’État, les revendications lycéennes, le maintien de l’ordre, l’économie, le tourisme, l’image de la France.

La fusion de plusieurs styles et modes opératoires entre nostalgie des gilets jaunes de 2018 et Génération Nahel de 2023.

Le Pandore. Qu’est-ce qui explique, selon vous, qu’autant de personnes aient choisi de descendre dans la rue ce jour-là ?

Alain Bauer. Moins la convergence des luttes que celle des rages face à un État qui donne l’impression de s’effondrer, des services publics paupérisés, une criminalisation violente accélérée, des craintes légitimes sur l’avenir… Et le « surf » sur la manifestation des casseurs et pilleurs, chaque groupe avec des objectifs spécifiques.

Le Pandore. Dans quelle mesure cette mobilisation traverse-t-elle les milieux sociaux et les générations ? Qu’est-ce qui peut faire lien entre ces manifestants ou au contraire, est-ce que ce sont des motivations très différentes ?

Alain Bauer. Les motivations sont différentes, les colères identiques. La réponse de l’État filandreuse, entre incantations, imprécations et lamentations. Mais casseurs et pilleurs, et parfois petites mains désœuvrées du narcotrafic, ont aussi pris leur part.

Le Pandore. Quelle place les partis et les syndicats occupent-ils dans cette mobilisation, et que nous apprend-elle sur leur relation aux manifestants ?

Alain Bauer. Plutôt efficace sur les manifestations déclarées et structurées, regroupant des centaines de milliers de personnes, assez joyeuses. Sans effet sur les groupes de casseurs organisés et de pilleurs d’opportunité.

Comprendre les violences et leurs acteurs

Le Pandore. Que peut-on établir, à ce stade, sur les profils et les motivations des personnes impliquées dans les violences ? Quelles distinctions faut-il faire entre elles ?

Alain Bauer. Pour l’instant beaucoup de jeunes hommes majeurs mis en cause. Mais aucun autre élément structurant encore identifié.

Le Pandore. Quels mécanismes peuvent conduire au passage à l’acte pendant une journée de mobilisation ?

Alain Bauer. La préméditation pour les casseurs structurés, l’effet de foule pour les autres.

Le Pandore. Comment analysez-vous les pillages de commerces, et quels liens entretiennent-ils avec les autres formes de violence observées au cours de cette journée ?

Alain Bauer. Aucun. Dans la plupart des cas il s’agit de casser pour piller et les cibles sont clairement prédéterminées. Dans d’autres cas un simple effet d’aubaine.

Le Pandore. Que peut-on établir du degré de coordination de ces violences et d’éventuels liens avec des groupes politiques ? Quelle place faut-il faire aux initiatives dispersées, sans direction commune ?

Alain Bauer. Le degré de coordination des casseurs est très important. Moindre chez les pilleurs.

Le Pandore. Comment analysez-vous le rôle des réseaux sociaux, depuis les appels à manifester jusqu’au déroulement des violences ? Qu’est-ce qui permet d’en apprécier l’influence réelle ?

Alain Bauer. Le rôle est essentiel dans la mobilité des groupes, quels qu’ils soient. Mais il faut un espace de coordination initial pour les groupes les plus « politiques ».

Le Pandore. Que vous apprennent les différences d’une ville à l’autre sur les ressorts de ces violences ?

Alain Bauer. Rien. Les mêmes phénomènes se sont reproduits à des niveaux d’intensité différents.

Évaluer la réponse publique et envisager la suite

Le Pandore. Au regard des informations disponibles avant le 17 octobre, quelle appréciation portez-vous sur l’anticipation des risques par les autorités ?

Alain Bauer. Un renseignement qui a su anticiper la possibilité d’une pluralité d’acteurs, mais confronté à la difficulté d’estimer le mouvement lycéen et étudiant en période de vacances scolaires, ayant notoirement sous-estimé l’ampleur des mobilisations des casseurs et des pilleurs. Ce qui a pesé sur toutes les manifestations. Sans oublier les difficultés liées au nombre des blessés policiers et gendarmes, à leur fatigue, à leur manque de moyens.

Le Pandore. Quel bilan faites-vous des dispositifs de police et de gendarmerie, notamment de leur capacité à faire face à des violences dispersées tout en protégeant les manifestants, les riverains et les commerces ?

Alain Bauer. Les effectifs ont fait ce qu’ils pouvaient avec ce qu’ils avaient. Je suis submergé de messages de policiers et gendarmes indiquant les limites de leurs moyens, de leurs effectifs, de leurs approvisionnements et réapprovisionnements. Ou plutôt de leur rationnement…

Le Pandore. Quelle place les polices municipales doivent-elles tenir dans de telles crises ? Comment définir les limites de leur engagement et leur articulation avec les forces nationales ?

Alain Bauer. Toute force supplétive est bonne à prendre mais pas n’importe comment, avec n’importe quel équipement, sans formation spécialisée et pour faire n’importe quoi.

Le Pandore. Comment comprendre que des sapeurs-pompiers soient pris pour cible ou empêchés d’intervenir ? Quelles leçons faut-il en tirer pour l’organisation et la protection des secours ?

Alain Bauer. Ils le sont depuis des années. Éteindre le feu c’est éteindre la fête de celles et ceux qui pensent être devenus propriétaires d’un territoire. Tout uniforme, toute tenue, toute fonction publique (policiers, gendarmes, pompiers, postiers, mais aussi médecins, infirmières, enseignants…) est considérée comme un adversaire, une autre bande.

Le Pandore. Qu’attendez-vous de la réponse judiciaire après une telle journée, et à quoi faudra-t-il en mesurer l’efficacité ?

Alain Bauer. Le système judiciaire est déjà submergé par la quantité de gardes à vue, de déferrements et de traitement en temps réel ou de reports de jugements sur des profils très divers entre jeunes collégiens et lycéens inconnus des fichiers et professionnels de la casse ou du pillage.

Le Pandore. Quelle réponse politique cette mobilisation appelle-t-elle, au-delà du rétablissement de l’ordre ?

Alain Bauer. Il appartient aux politiques d’y répondre.

Le Pandore. Que faudra-t-il observer dans les prochaines semaines pour apprécier l’évolution de cette mobilisation et le risque de nouvelles violences ?

Alain Bauer. Les répliques éventuelles. Car ces rages bouillonnent depuis des années et l’absence de réponse, le choix du pourrissement ou de la seule réponse autoritaire, ne résoudra rien.

Pour retrouver les faits : notre chronologie du 17 octobre et le bilan actualisé.

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