Membre fondateur du GIGN, premier adjoint de Christian Prouteau et détenteur du brevet n° 3, le chef d’escadron Claude Lepouzé est mort le 1er octobre 2026, à 90 ans. De la sélection des premiers hommes à la formation de nouvelles générations de gendarmes, son parcours éclaire une part essentielle de l’aventure du Groupe.
Le 3 novembre 1973, Christian Prouteau réunit les dix-sept premiers sélectionnés de la future unité. Il leur expose ce qu’il attend d’eux. La préparation sera exigeante ; l’emploi des armes, soumis à une règle qui engage chacun : le respect de la vie humaine. Le jeune lieutenant veut que ses hommes mesurent la responsabilité qu’ils viennent d’accepter.
Un silence suit. Claude Lepouzé se lève.
« Mon lieutenant, nous sommes avec vous ! »
Cinquante ans plus tard, lorsqu’il raconte cette scène dans Gend’Info, Christian Prouteau en dit encore l’émotion. Quelques mots ont suffi à exprimer la confiance d’un groupe en son chef. Celui qui les prononce va devenir l’un des appuis essentiels des premières années.
Avec Claude Lepouzé disparaît un homme qui a pris part à la construction du GIGN dès ses débuts, lorsque ses méthodes restaient à éprouver et sa place à faire reconnaître.

Munich, le choc qui accélère la naissance du GIGN
En septembre 1972, les Jeux olympiques de Munich basculent dans le terrorisme. L’attaque contre la délégation israélienne et l’échec de la tentative de libération se soldent par la mort de onze de ses membres et d’un policier allemand. Le drame révèle les conséquences terribles d’une prise d’otages face à laquelle les forces engagées ne disposent pas de la préparation adaptée.
Dans plusieurs pays, la nécessité de disposer d’unités spécialisées s’impose. En France, la réflexion a déjà commencé ; Munich lui donne une urgence nouvelle. Dès novembre 1972, la Gendarmerie envisage une équipe capable d’intervenir contre la piraterie aérienne sur l’ensemble du territoire. L’histoire officielle du Groupe retrace cette évolution.
Dans l’entretien accordé au Pandore en janvier 2020, Christian Prouteau revenait sur ce bouleversement : « Après Munich, tout a basculé. » Il racontait cette interrogation devenue obsédante : comment aurait-il agi s’il avait dû affronter une telle situation ?
De cette question naît un travail concret : sélectionner des volontaires, les entraîner ensemble, préparer la négociation comme l’intervention, construire les moyens de sauver des otages. Claude Lepouzé est associé à cette entreprise dès sa préparation.
Un fondateur déjà présent avant les premières missions
Le témoignage du colonel Jean-Pierre Baux, ancien commandant de l’escadron 3/2 de Maisons-Alfort, permet de retrouver Lepouzé avant même la constitution du Groupe.
Dans ses souvenirs, Baux le cite parmi les membres de la commission chargée de définir l’organisation, l’équipement et la formation de l’Équipe commando régionale d’intervention, l’ECRI. Christian Prouteau, Claude Gervais et Ignace Wodecki participent également à ces travaux. Lorsque vient le choix des hommes destinés à la nouvelle structure, Baux demande notamment l’affectation de Prouteau, de Lepouzé et de Wodecki.
Cette présence donne tout son sens au mot fondateur. Claude Lepouzé contribue à préparer l’unité avant ses premiers engagements. Sous-officier expérimenté, il apporte sa connaissance des hommes et de la vie des unités à un projet qui demande de sortir des habitudes.
Brevet n° 3 : choisir les hommes et faire tenir l’équipe
À Maisons-Alfort, l’ECRI prend corps en 1973 sous le commandement du lieutenant Prouteau. Claude Lepouzé en est le premier adjoint. Son brevet n° 3 restera attaché à cette génération initiale.
Il intervient directement dans la constitution de l’encadrement. GIGN Historique rappelle que Prouteau et son adjoint choisissent les trois premiers chefs de groupe : Ignace Wodecki, Roger Madec et René Toitot. Derrière les noms se joue une décision déterminante : à quels hommes confier les autres, l’entraînement quotidien et la conduite des premières interventions ?
Lepouzé occupe aussi une place particulière dans les relations entre le chef et ses subordonnés. Lors de ses obsèques, Christian Prouteau a rappelé sa capacité à comprendre les hommes, à servir de relais et à préserver la cohésion dans les moments difficiles. Dans une unité soumise à une telle exigence, cette confiance compte autant que la compétence technique.
Un homme d’intervention, un formateur des premiers jours
Un portrait publié dès 1983 permet de mesurer la considération dont il bénéficie alors. Dans GIGN, Vocation anti-terroristes, dont GIGN Historique conserve un extrait, Gilbert Deflez le présente aux côtés de Christian Prouteau et de Paul Barril parmi les figures du commandement.
Il y décrit un lieutenant Lepouzé discret, expérimenté et très engagé sur le terrain : « Il a pratiquement participé à toutes les interventions. » L’auteur souligne également son rôle dans la formation des premières recrues. Puis vient cette phrase : « Il ne parle pas beaucoup. Il agit. »
Ce témoignage est contemporain de ses années au Groupe. Il montre un cadre qui partage les engagements de ses hommes et prépare ceux qui les rejoignent. Former, dans une unité de cette nature, c’est apprendre à chacun à maîtriser ses gestes et ses réactions, mais aussi à tenir sa place dans une action collective où l’erreur peut coûter une vie.
Loyada, une étape décisive pour le Groupe
En 1974, l’ECRI de Maisons-Alfort devient le GIGN 1, tandis qu’une seconde formation, le GIGN 4, est implantée à Mont-de-Marsan. Leur réunion, en 1976, donnera un seul Groupe. Claude Lepouzé accompagne ces années de structuration, durant lesquelles l’unité construit son expérience et sa réputation.
L’intervention de Loyada, à Djibouti, en février 1976, marque profondément cette histoire collective. Après le détournement d’un car scolaire, le détachement conduit par Christian Prouteau intervient le 4 février avec l’appui de la Légion étrangère. Le tir coordonné est employé pour la première fois en opération. Des otages sont sauvés, mais deux fillettes, Nadine et Valérie, perdent la vie. Le récit historique du GIGN revient sur cette opération.
Dans nos colonnes, Prouteau avait raconté combien la mort de ces enfants continuait de le hanter. Le résultat d’une intervention se mesurait pour lui à ceux qu’il avait pu ramener à leur famille. Cette exigence de préserver les vies donne son sens au travail des premiers instructeurs, parmi lesquels Claude Lepouzé occupait une place essentielle.
Après le GIGN, transmettre encore
Son parcours au sein de l’unité se poursuit après le départ de Christian Prouteau en 1982. En mai 1985, le capitaine Lepouzé sert encore au GIGN et s’apprête à recevoir une nouvelle affectation. Il aura passé douze années au Groupe.
La suite de sa carrière le ramène à Maisons-Alfort, au fort de Charenton, dans le commandement et la formation des élèves gendarmes. Il achève sa carrière en 1992 avec le grade de chef d’escadron.
Depuis l’annonce de sa disparition, plusieurs anciens élèves ont pris la parole. Daniel Bertolino se souvient de son rôle de directeur de la formation et de l’expérience qu’il partageait pendant l’instruction au tir. D’autres évoquent un chef accessible, calme et profondément humain. Le souvenir du formateur rejoint ainsi celui du premier adjoint : un homme exigeant, dont l’expérience profitait à ceux qu’il encadrait.
Au Croisic, l’adieu à un compagnon d’armes
Le 9 octobre, sa famille, ses proches et ses compagnons lui ont rendu un dernier hommage en l’église Notre-Dame-de-Pitié du Croisic. Christian Prouteau était présent. Un représentant du GIGN a également exprimé l’émotion et l’affection de l’unité pour celui qui avait participé à ses premiers pas.
La trace de Claude Lepouzé se retrouve dans ce qu’il a contribué à rendre possible : des hommes choisis avec soin, des équipes formées, une confiance construite, puis une expérience transmise. Le Groupe a changé d’échelle au fil des décennies. La responsabilité acceptée par ses premiers membres demeure au cœur de sa mission : « S’engager pour la vie ».
Ce 3 novembre 1973, Claude Lepouzé avait donné à cet engagement une voix. Son chef ne l’a jamais oubliée.
À sa famille, à ses proches et à ses compagnons d’armes, Le Pandore et la Gendarmerie adresse ses pensées les plus sincères.
Le Pandore remercie chaleureusement Emmanuel et Jean-Philippe Samson, de GIGN Historique, pour la photographie d’archives de Claude Lepouzé transmise à notre rédaction (crédit : fonds du Laboratoire photographique central de la Gendarmerie / ECPAD) et pour leur aide à la préparation de cet hommage. Nous remercions également Christian Prouteau pour l’entretien et les documents photographiques confiés à notre rédaction, qui permettent de faire vivre la mémoire des premières années du Groupe.