Le Pandore et la Gendarmerie

Mathieu Caizergues : un officier de la Gendarmerie signale une « tombe de terre potentielle ». Une piste jamais exploitée

En 2024, un officier de la Gendarmerie nationale, présenté comme « haut gradé » par Me Jean-Charles Teissedre, a consigné dans un procès-verbal une information désignant un lieu où pourrait se trouver une « tombe de terre ». Les avocats de la famille Caizergues affirment n’avoir découvert cette pièce que deux ans plus tard, sans trouver dans le dossier la trace de la moindre vérification. « Une information a été dissimulée », accuse Me Teissedre.

Un renseignement inscrit dans la procédure

Cette fois, l’information ne provient ni d’un message anonyme, ni d’un médium, ni d’une rumeur née sur les réseaux sociaux. Dans sa publication, Delphine Caizergues affirme que deux personnes se sont rendues de leur plein gré, en 2024, à la section de recherches de Saint-Denis de La Réunion pour y déposer. Interrogé par Le Pandore, Me Teissedre explique, pour sa part, qu’un officier de la Gendarmerie nationale, « haut gradé », a décidé de consigner sur procès-verbal une information qu’il tenait d’un autre gendarme, ancien enquêteur aujourd’hui retiré du service. Cette information, qui n’aurait toujours pas été vérifiée par la justice, désignerait un emplacement précis, sur un terrain accessible à l’extérieur du Maïdo, où se trouverait une forme décrite comme une « tombe de terre de 2 mètres sur 1 ».

Dans l’entretien téléphonique qu’il a accordé ce mercredi 9 septembre au Pandore et la Gendarmerie, Me Jean-Charles Teissedre insiste sur un point qui donne à ce nouvel élément une tout autre dimension. Un officier de gendarmerie, qu’il présente comme haut gradé et ayant exercé d’importantes fonctions d’enquêteur, a choisi de consigner formellement cette information dans un procès-verbal. Elle ne reposait donc plus seulement sur une confidence ou sur un échange informel : elle laissait une trace datée au cœur même de la procédure.

« Nous avons envie, je dis nous, mon confrère et moi, de remercier ce gendarme qui a décidé de consigner sur procès-verbal une information importante », déclare l’avocat. Pour lui, cette démarche avait un sens précis : permettre que le renseignement soit exploité et que des vérifications soient réalisées. Me Teissedre envisage que le militaire ait pu sentir des résistances, mais il prend immédiatement soin de limiter cette interprétation : « Je n’ai pas d’éléments pour dire cela, mais c’est quelque chose que je peux imaginer. »

Un procès-verbal ne démontre évidemment ni qu’une tombe existait réellement, ni qu’elle contenait le corps de Mathieu Caizergues. Il change cependant la nature du renseignement. La piste devient formalisée, traçable et intégrée au dossier judiciaire. C’est précisément ce qui rend, aux yeux de la famille et de ses conseils, l’absence de vérification si difficile à comprendre.

Deux années avant que la famille ne découvre le document

Selon Me Teissedre, les avocats de la partie civile n’ont découvert cette pièce que deux ans après son établissement. Entre-temps, dit-il, la communication de la procédure avait été réclamée et la réponse se résumait à attendre encore. « Il fallait que cela apparaisse dans le dossier pour que nous, avocats, nous puissions nous en saisir. Sauf que nous avons eu cette information deux ans plus tard », explique-t-il.

L’avocat mesure la portée du geste accompli par le gendarme qui a laissé cette trace écrite : « On aurait pu ne jamais l’avoir si le gendarme, malgré les réticences qu’il a pu sentir, n’avait pas pris le soin et n’avait pas eu la volonté de graver cette information dans le marbre de la procédure. » C’est ici que ses déclarations deviennent particulièrement graves. « Là, le sujet, c’est qu’il y a un acte qui s’impose, qui n’est pas fait, et une information qui a été dissimulée », affirme Me Teissedre.

Me Teissedre ne parle pas d’un simple retard ni d’une négligence qu’il laisserait à chacun le soin d’interpréter. Il emploie le mot « dissimulée ». Il affirme que le dossier communiqué ne contient pas les investigations qu’un tel renseignement aurait dû provoquer et ajoute : « Le fait de ne pas le faire, c’est quelque chose qui a l’odeur du scandale. On voudrait dégoupiller une grenade, on ne s’y prendrait pas mieux que ça. »

Le secret de l instruction ne justifie pas l absence d actes

L’avocat ne réclame pas que les parties soient informées heure par heure du travail du juge et des enquêteurs. Il reconnaît au contraire que le secret peut être nécessaire pour vérifier une piste sans l’éventer. « Il aurait été parfaitement acceptable que nous n’ayons l’information que maintenant, alors que le magistrat instructeur l’a depuis plus de deux ans, à condition que des actes d’investigation aient été faits », précise-t-il.

Autrement dit, le délai de communication n’aurait pas constitué en lui-même un scandale si les recherches avaient été menées discrètement. Ce que dénonce Me Teissedre est tout autre : « Mais là, c’est une information qui a été gardée secrète, juste pour faire en sorte que la partie civile ne l’exploite pas. » L’avocat affirme donc clairement que le secret n’a pas servi l’enquête, mais qu’il a empêché la famille et ses conseils de se saisir de cette piste.

Interrogé sur l’existence possible d’une omerta, Me Teissedre ne dit pas croire à une main invisible qui aurait empêché le magistrat d’agir. Sa réponse n’en est pas moins sévère. Il rappelle qu’un juge d’instruction est indépendant et protégé par son statut pour accomplir les actes nécessaires à la manifestation de la vérité. « Il pourrait parfaitement le faire. Il ne le fait pas », tranche-t-il, avant d’ajouter : « Je vois plus un problème général de vocation au sein de la magistrature, peut-être, qu’une main qui retiendrait et empêcherait un magistrat instructeur de le faire. Je n’y crois pas trop. »

Une nouvelle volonté de clôture selon l avocat

Pourquoi la partie civile a-t-elle finalement découvert cette information après deux années d’attente ? Me Teissedre avance une explication : « Il y a une intention de clôturer cette affaire. » Selon lui, ce dossier a déjà connu plusieurs tentatives de règlement jugées trop rapides par les conseils de la famille. « On a eu à combattre, mon confrère et moi, plusieurs ordonnances de règlement et plusieurs volontés de régler l’affaire de manière hâtive et prématurée », rappelle-t-il, en ajoutant que la chambre de l’instruction de Saint-Denis leur a donné raison à plusieurs reprises, notamment sur des demandes d’actes.

La chronologie ancienne du dossier montre effectivement que les recours de la famille ont déjà conduit à la reprise de recherches. Fin 2020, la chambre de l’instruction avait fait droit à une demande visant l’exploration d’une falaise par des cordistes. Les opérations avaient été menées en juin 2021 dans le secteur du Maïdo. Pour Me Teissedre, le nouvel élément de 2024 illustre l’importance de ne pas refermer trop vite une information judiciaire lorsque des vérifications restent possibles.

« La preuve qu’on a bien fait, c’est qu’à force de garder une information judiciaire ouverte, des informations peuvent arriver. Et cela a été le cas en 2024 », insiste-t-il. Les conseils ne demandent pas que le témoignage soit considéré comme vrai. Ils demandent que le lieu signalé soit vérifié. Dès qu’ils ont pris connaissance de la pièce, Maîtres Jean-Charles Teissedre et Félix Allary ont adressé au juge d’instruction une demande d’acte visant cet endroit déterminé. Cette demande a été refusée.

Un appel devant la chambre de l’instruction

Les deux avocats ont fait appel de cette décision le mardi 8 septembre. « Aucun motif ne saurait justifier l’injustifiable », tranche Me Teissedre, qui espère voir la chambre de l’instruction infirmer une nouvelle décision du juge d’instruction dans ce dossier. Selon lui, le refus actuel vise à permettre la clôture « d’une enquête qui n’est manifestement pas clôturable en l’état ». Le jugement qu’il porte sur les magistrats qui se sont succédé est tout aussi brutal : « Nous n’avons jamais été éblouis jusqu’à maintenant, et c’est peu dire, par la volonté de chacun de s’investir dans ce dossier. »

Interrogé sur les conséquences de cette révélation tardive, l’avocat ne masque pas son inquiétude. « Un élément comme celui-là, révélé aussi tardivement, aura nécessairement pour effet d’ouvrir une boîte de Pandore concernant tout un tas d’hypothèses », prévient-il. Il aurait préféré que personne n’en parle et que les vérifications soient conduites discrètement. « Si je l’avais su dans un autre contexte, dans un autre cadre procédural, je me serais bien gardé d’en parler. Mais ce refus nous oblige à désormais exprimer la colère de la famille et surtout son incompréhension. »

Neuf années sans réponse

Mathieu Caizergues avait 24 ans lorsqu’il a disparu, le 23 juin 2017, pendant une randonnée dans le cirque de Mafate avec deux autres hommes. Une réponse ministérielle publiée en 2019 indique que l’alerte a été signalée à 21 heures, que la section de recherches de Saint-Denis a pris la direction de l’enquête trois jours plus tard et qu’une information judiciaire a été ouverte le 25 août 2017 pour non-assistance à personne en danger. Les deux compagnons de randonnée ont été mis en examen le 11 juillet 2018. Cette mise en examen ne vaut pas déclaration de culpabilité.

Image Facebook- Delphine Caizergues.

Malgré les recherches terrestres et aériennes, les expertises et les nouvelles opérations menées au fil des années, aucun corps, aucun téléphone, aucun sac ni aucun vêtement appartenant au jeune gendarme n’a été retrouvé. Un jugement civil a déclaré son décès en juin 2018, mais la question essentielle demeure entière pour sa famille : que s’est-il réellement passé ce 23 juin 2017 ?

Dans le message qu’elle a publié au milieu de la nuit, Delphine Caizergues ne prétend pas que le renseignement de 2024 livre enfin la réponse. Elle écrit elle-même qu’il n’y avait peut-être rien à l’endroit signalé. Mais elle refuse que cette possibilité demeure invérifiée. Son appel s’adresse désormais aux magistrats de la chambre de l’instruction : autoriser les fouilles, dit-elle, serait simplement faire preuve d’humanité après neuf années d’attente.

La justice dira si l’appel impose de nouvelles recherches. Une chose est déjà certaine : parce qu’un officier de gendarmerie a pris la responsabilité de coucher ce renseignement sur un procès-verbal, cette piste ne peut plus être traitée comme une rumeur tardive. Elle existe dans la procédure. La question posée par Me Teissedre est désormais publique : pourquoi n’a-t-elle pas été vérifiée au moment où elle a été consignée ?

Sources : entretien téléphonique accordé à Jérémy ARMANTE, directeur du Pandore et la Gendarmerie, par Me Jean-Charles Teissedre le 9 septembre 2026 ; publication de Delphine Caizergues sur la page Retrouvons Mat ; réponse ministérielle publiée le 11 juin 2019.

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