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Affaire Grégory Villemin 1984 – 2020

Le Colonel (ER) Etienne Sesmat, commandant de la compagnie d’Epinal au moment de l’affaire Grégory Villemin et chargé de l’enquête, dans une tribune libre pour « Le Pandore et la Gendarmerie », revient sur ce dossier. Selon lui, cette affaire c’est « 36 ans d’effervescence judiciaire… parce que les gendarmes n’ont pas pu mener à bien leur enquête initiale ! »

Tribune exclusive « l’affaire Grégory Villemin 1984 – 2020 », pour « Le Pandore et la Gendarmerie », du Colonel (ER) Etienne Sesmat.

Colonel Etienne SESMAT (ER), ancien commandant de la compagnie d’Epinal, chargé de l’enquête sur la disparition de Grégory Villemin (crédit photo Le télégramme)

Rappelons en quelques dates « l’affaire Grégory Villemin » :

  • 16 octobre 1984 : le petit Grégory, 4 ans, est enlevé puis assassiné.
  • 30 octobre 1984 : les gendarmes placent Bernard Laroche en garde-à-vue.
  • 5 novembre 1984 : Bernard Laroche est inculpé d’enlèvement et d’assassinat, notamment suite aux révélations de Murielle Bolle les 2 et 3 novembre devant les gendarmes, réitérées le 5 devant le juge d’instruction.
  • 20 février 1985 : la gendarmerie est dessaisie et l’enquête est confiée au SRPJ de Nancy.
  • 29 mars 1985 : Bernard Laroche est assassiné par Jean-Marie Villemin, le père de Grégory Villemin.
  • 9 décembre 1986 : Christine Villemin est renvoyée devant les assises ; ce renvoi est annulé quatre mois plus tard.
  • 3 février 1993 : Christine Villemin bénéficie d’un non-lieu catégorique ; dans le même arrêt, les magistrats de la Chambre d’accusation de la Cour d’appel de Dijon affirment « qu’il existe contre Bernard Laroche des charges très sérieuses d’avoir enlevé Grégory Villemin ».
  • 29 juin 2017 : après deux proches de Bernard Laroche quelques jours plus tôt, Murielle Bolle est à son tour mise en examen pour enlèvement de mineur (Grégory Villemin).

Cette dernière décision a été annulée pour vice de forme mais le procureur général précise en 2020 que, sur le fond, rien n’a changé. La justice maintient donc aujourd’hui la position très claire et étayée déjà prise en 1993 et ce malgré le décès du principal intéressé.

Elle affirme donc que les premiers enquêteurs, les gendarmes de la compagnie d’Epinal, appuyés par la section de recherches de Nancy, étaient sur la bonne piste après deux semaines d’investigations.

Que la justice établit avec force que Grégory Villemin a bien été enlevé par Bernard Laroche

Que peut-on en déduire ?

En premier lieu que cette affaire unique dans nos annales, n’est pas pour la justice un mystère absolu. Le dossier est loin d’être vide et des positions très claires ont été prises.

Que la justice établit avec force que Grégory Villemin a bien été enlevé par Bernard Laroche. Elle ose le dire et le répéter, alors même que l’action publique est éteinte à son encontre, du fait de sa mort en 1985.

Bernard Laroche au moment de l’arrestation par les gendarmes sur l’enlèvement de la mort de Grégory Villemin (Affaire Grégory Villemin).

Enfin, que nous n’en serions pas là si la justice à Epinal avait continué de faire confiance aux gendarmes et si ceux-ci avaient donc pu poursuivre leur travail.

Cruel constat quand on mesure l’immense énergie qui a été dépensée durant toutes ces années de procédure et quand on prend conscience de tous les drames et malheurs qui ont jalonné cette tragédie judiciaire !

Les gendarmes avaient donc raison !

Oui, de toute évidence, les premiers enquêteurs de la BT de Bruyères, de la BR d’Epinal et de la SR de Nancy étaient sur la bonne voie quand, moins de quinze jours après l’assassinat, ils interpellaient Bernard Laroche puis le présentaient à la justice !

Sans la faillite du juge d’instruction, si donc la justice avait suivi son cours normal, parlerait-on encore de l’affaire Grégory Villemin aujourd’hui ? On peut raisonnablement se poser la question.

Pourtant, que de critiques, de calomnies et d’attaques avons-nous subies !

De la part des médias bien sûr, mais aussi des avocats prêts à tout (on l’a vu avec les ignominieuses mises en cause personnelles du président Simon) pour tenter de discréditer leurs contradicteurs.

Mais aussi, hélas, il faut bien le dire, de la hiérarchie de l’époque tétanisée par les proportions médiatiques de l’affaire et ses enjeux politiques. Et frileuse de monter au créneau pour défendre ses hommes.

Enfin – et ce n’est pas le moins douloureux – d’une institution collectivement traumatisée et plongée dans l’incompréhension. Je me souviens des paroles du procureur Lecomte qui nous soutenait et en a pâti : « Mon capitaine, si la gendarmerie avait levé le petit doigt, nous n’en serions pas là, ni vous ni moi. »

Pourtant, je l’affirme avec force. La Gendarmerie est très certainement l’acteur de cette affaire qui a le moins de choses à se reprocher.

Des erreurs ont certes été faites (notamment dues à notre retard en matière de police technique et… par excès de confiance dans le juge d’instruction !…) mais aucune faute !

Nous avons toujours agi avec droiture et honnêteté. Pourtant, nous sommes les seuls à avoir rendu des comptes ! A avoir dû nous expliquer, tant en interne qu’au plan judiciaire ! Personnellement, j’ai été entendu douze fois par quatre juges d’instruction différents !

Et la Gendarmerie est très certainement aussi la seule institution à avoir tiré des enseignements de cette affaire. Notamment avec la création de ce qui est devenu l’IRCGN (Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale).

Voilà le paradoxe!

Qui a demandé des explications à Jean-Michel Lambert paix à son âme ! Il a poursuivi tranquillement sa carrière malgré les terribles accusations de l’avocat général au procès de Dijon en 1993. Malgré les aberrations de son instruction, malgré les preuves de fuites et de connivences illicites ? Personne.

Qui a demandé des explications au commissaire Jacques Corazzi malgré ses aveux de collusion illégale avec un avocat et un journaliste. Malgré les preuves évidentes de la malhonnêteté de son enquête. Malgré les graves suspicions sur son intégrité formulées dans l’arrêt du 3 février 1993 ? Personne.

Quant à la presse, il n’y a rien à attendre dans ce sens. Même si, il faut le connaître, les discours ont positivement évolué ces dix dernières années. Mais Laurence Lacour, avec son remarquable livre « Le bûcher des innocents », a fait œuvre d’expiation collective.

Aujourd’hui, la Gendarmerie est toujours saisie par la justice pour l’épauler dans cette épineuse et complexe affaire. Elle a gardé sa confiance. L’intermède police n’aura duré qu’une petite année. Le temps de s’enfermer dans la terrible suspicion de la « mère-coupable » en prenant systématiquement à contre-pied l’enquête des gendarmes.

Avec deux drames à la clé : l’assassinat de Bernard Laroche et la mise au pilori médiatique d’une jeune mère innocente ! Et je passe sur tout ce que les gendarmes concernés ont vécu dans leurs vies personnelle et professionnelle…

Grâce à de nouvelles recherches étayées par les données Anacrim (Analyse criminelle) et de nouveaux témoignages, les gendarmes de la SR de Dijon ont pu apporter aux magistrats de nouvelles analyses qui ont relancé spectaculairement l’affaire en 2017.

Je pense sincèrement qu’aujourd’hui les faits ne se passeraient pas de la même façon.

Pour avoir observé récemment plusieurs prises de position courageuses de la DGGN (Direction générale de la Gendarmerie nationale), je suis convaincu que les enquêteurs de terrain que nous étions ne seraient plus abandonnés à leur sort. Ils seraient défendus ou, au moins, s’intéresserait-on à leurs problèmes et inquiétudes.

Dès le mois de décembre 1984, la plus haute hiérarchie de la Gendarmerie avait en main des informations recoupées et des rapports circonstanciés l’alertant sur l’évolution très préoccupante de la situation. Personne n’a bougé.

Puissions-nous ne jamais oublier cette leçon !

Or, c’est précisément à cause de ce manque de soutien et de réaction que nos détracteurs ont pu s’acharner contre nous. En retournant littéralement le juge d’instruction et en s’appuyant sur une scandaleuse et inimaginable campagne médiatique de désinformation.

Notre faiblesse d’alors a provoqué la faillite de notre enquête et la débâcle judiciaire qui s’en est suivie. Puissions-nous ne jamais oublier cette leçon !

En conclusion, la seule question qui se pose donc aujourd’hui est de savoir si Grégory Villemin a été tué immédiatement par celui qui l’a enlevé ou si d’autres personnes sont intervenues et ont commis le meurtre.

Diverses données donnent du crédit à la première hypothèse. Mais la justice est « condamnée » (et visiblement motivée !) à travailler sur la seconde. Surtout donc après les dernières analyses présentées par les enquêteurs de la Gendarmerie qui ont apporté des éléments nouveaux et crédibles allant dans ce sens.

Incroyable décision du Conseil constitutionnel en novembre 2018 annulant la garde-à-vue de Muriel Bolle

Murielle Bolle. Elle a été au centre de l’affaire Grégory Villemin.

La procédure va reprendre dans quelques semaines ou quelques mois. Le temps pour la cour d’appel de Paris d’expurger du dossier les pièces annulées (après l’incroyable décision du Conseil constitutionnel en novembre 2018 annulant la garde-à-vue de Murielle Bolle au prétexte que les enquêteurs n’avaient pas respecté des règles… qui n’existaient pas!) et de le renvoyer à la cour d’appel de Dijon.

On verra alors quels seront l’investissement et la détermination des nouveaux magistrats désignés pour se replonger dans cet énorme et épineux dossier. Puisse cette fugace vérité enfin se révéler !

Colonel (ER) Etienne Sesmat, commandant de la compagnie d’Epinal au moment de l’affaire Grégory Villemin, chargé de l’enquête.

Tribune exclusive pour « Le Pandore et la Gendarmerie« 
Texte : Colonel Etienne SESMAT (ER)
Crédit photo : Photo principale « La Provence » ; Le Parisien (Murielle Bolle) ; La nouvelle république (Bernard Laroche)

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