actualités société

Lettre de l’ancien directeur de la Gendarmerie Nationale Roland Gilles au ministre de l’intérieur Gérald Darmanin

Monsieur le ministre, ne vous trompez-pas de combat, ayez une vraie ambition !

« A quelques heures de la mise en ligne d’un nouveau Livre blanc sur la sécurité, l’interview du ministre de l’intérieur au Parisien laisse entrevoir aux observateurs avertis plus de questionnements que d’espérances. Deux sujets particuliers ont retenu l’attention : la départementalisation de la police nationale et la répartition du territoire entre la police et la gendarmerie.

Le placement sous l’autorité d’un seul responsable, dans chaque département, des services de police en charge de la sécurité publique (les patrouilles sur le terrain), de la police judiciaire et de la police des frontières (quand il y a lieu) est cohérent. Un chef, une mission, des moyens, voilà un principe qui a fait ses preuves ! Il est au demeurant depuis toujours celui qui prévaut au sein de la gendarmerie.

Bien plus délicate est la question du partage de la responsabilité de la sécurité publique sur le territoire entre la police et la gendarmerie, deux forces héritées de l’histoire, ancrées dans le paysage sécuritaire pour nos concitoyens et nos élus. Le critère de densité de population veut que la première ait en charge la sécurisation des cœurs urbains, la seconde les périphéries et la profondeur du territoire.

Il n’est pas exact de dire que le chantier est nouveau et que des décennies ont passé sans que les réflexions n’aient été menées et des décisions prises pour tenter de trouver le bon équilibre. Les échanges de communes entre les deux forces ont été opérés épisodiquement pour considérer, plus ou moins, les évolutions démographiques à la périphérie des villes et dans le territoire. Le résultat n’est jamais très convaincant et les gains, quand il y en a, marginaux. La dernière campagne d’échanges, conduite il y a une décennie pour 47 communes, laisse perplexe et je n’observe pas que des enseignements pertinents en aient été tirés. Si le constat de l’urbanisation croissante des communes périphériques est juste, la réponse consistant à changer le képi pour la casquette est grandement sujette à caution : puisque l’agglomération de Toulouse est citée par le ministre, demandons au maire de Blagnac s’il est satisfait d’être passé en « zone police », lui dont le prédécesseur demandait il y a peu au préfet de Haute Garonne le retour des gendarmes afin de voir des uniformes dans la rue. Vouloir étendre la zone police dans chaque grande agglomération suppose l’affectation d’effectifs nouveaux que le ministère ne pourra pas trouver en nombre ; chaque responsable averti des modalités de fonctionnement des forces le sait intimement. Sauf à changer les codes.

Or, justement, nous ne sommes plus dans le contexte désormais ancien où le critère de la densité de population résidente prévalait pour responsabiliser telle ou telle force. Deux constats l’attestent. D’une part, la population est mobile, les délinquants sont mobiles et les bassins de délinquance dépassent largement le périmètre des agglomérations. Cambrioleurs, trafiquants et consommateurs de drogue se déplacent, loin s’il le faut. D’autre part, les priorités sécuritaires changent : aujourd’hui, deux d’entre elles menacent l’unité même de notre pays, le terrorisme islamiste assis sur le communautarisme et les trafics de drogue.

En termes d’organisation de la sécurité, il est donc temps de casser quelques codes qui peuvent être dogmatiques, catégoriels, syndicaux … et se montrer ambitieux pour nos concitoyens et les élus locaux qui les représentent.

Le critère du seuil de densité démographique est dépassé (qui se traduit dans l’article du Parisien par la distinction du « rural » aux gendarmes et de « l’urbain » aux policiers). Le critère pertinent est devenu celui du seuil géographique de fracture sécuritaire : où l’équilibre à cet égard est-il en danger ?

Au critère du volume d’effectifs appliqué à une zone, il faut substituer celui de la performance et se poser, avant toute décision, la question pratique, opérationnelle, du nombre de patrouilles de jour, de nuit réellement déployées au quotidien, des modalités d’intervention, des réserves disponibles. Un audit à huis clos des maires concernés par les échanges de forces depuis vingt ans serait assurément édifiant. En outre, il faut cesser de considérer les effectifs de police et de gendarmerie comme des agents économiques concourant à l’aménagement du territoire.

Agir. Deux grands principes d’action s’additionnent pour « conduire la guerre » : l’économie des forces et la concentration des efforts. Ils ont leur place dans la réflexion du moment.

Au nom du second, il est judicieux de vouloir coordonner toujours mieux l’action de la police et de la gendarmerie (services de renseignement, judiciaires, lutte anti-terroriste, cybercriminalité …), en veillant à une juste place, motivante, des uns et des autres.

S’agissant du partage du territoire, croiser les critères nouveaux définis et les principes d’action conduit, non pas à « chipoter » en essayant d’agréger ici ou là quelques communes et de déplacer quelques effectifs, mais à manœuvrer réellement les moyens pour l’avenir.

A la police de s’interroger sur ses territoires à « fracture sécuritaire » et d’y concentrer des moyens humains issus de ses zones de responsabilité encore non fracturées. Concrètement, il s’agit pour elle d’affecter dans les quartiers dits de reconquête républicaine des policiers expérimentés venus de villes moyennes moins exposées et de reprendre le contrôle de zones perdues.

A la gendarmerie de se voir attribuer la sécurité de départements entiers (incluant bien sûr la ville chef-lieu, y compris avec des quartiers sensibles dits « quartiers politique de la ville – QPV) dont elle saura, pour l’avoir déjà fait, cocher toutes les cases de la lutte contre la criminalité et la délinquance ; il ne s’agira pas pour autant de démanteler les services de renseignement territorial existants (surtout ne pas réitérer le préjudiciable démantèlement des renseignements généraux décidé par le président Sarkozy en 2008). Les effectifs nécessaires seront issus pour partie de redéploiements autour de quelques grandes plaques urbaines et des gains de performance. Pour être techniquement utiles, psychologiquement acceptables et politiquement crédibles, ces transferts devront inclure des départements aux aspects sécuritaires sensibles.

Être au rendez-vous des enjeux du temps présent appelle une vraie ambition nationale qui exclut de se perdre dans de petites comptabilités locales dont il n’y a que peu à attendre ».Le Général D’armée Roland Gilles

crédit photo AAMFG.fr

2 Replies to “Lettre de l’ancien directeur de la Gendarmerie Nationale Roland Gilles au ministre de l’intérieur Gérald Darmanin

  1. Encore une excellente analyse d’un professionnel de la sécurité. J’ai laissé un commentaire sur le même sujet en soulignant qu’il fallait arrêter de vouloir encore une fois tout réformer. Il faut suivre les recommandations des spécialistes et non pas se baser sur les idées de nos dirigeants qui, eux, ont montré depuis longtemps leur incompétence.

    1. Bonjour Jean Pierre . Suis tout à fait d’accord avec vous ne pas oublier que les fonctionnaires restent en place et le ministre change souvent au gré de ses ambitions les compétences ne sont souvent pas au rendez vous on a beaucoup d’exemples .Bonne journée

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *