La France s’apprête à franchir un tournant majeur dans sa politique de lutte contre les traversées clandestines de la Manche. Après plusieurs mois de négociations intenses avec le Royaume-Uni, Paris confirme la mise en place prochaine d’opérations d’interception en mer visant les canots pneumatiques soupçonnés de convoyer des migrants… avant même que ceux-ci ne montent à bord. Cette évolution marque un changement de doctrine réclamé depuis longtemps par Londres, face à l’augmentation constante des départs vers les côtes anglaises.
Une réponse à l’ingéniosité des passeurs
Confrontées à l’ingéniosité croissante des réseaux de passeurs, les autorités françaises doivent désormais faire face à la stratégie des « taxi-boats ». Ces embarcations, mises à l’eau à distance des plages habituelles, approchent discrètement du rivage pour récupérer, parfois dans l’eau, plusieurs dizaines de migrants avant de filer vers l’Angleterre. Plus de 39 000 personnes sont ainsi arrivées au Royaume-Uni depuis le début de l’année, dépassant déjà le total de 2024. Les passeurs, souvent issus de filières afghanes, irakiennes ou iraniennes, embarquent parfois plus de 70 personnes à bord, au mépris total des règles de sécurité, ce qui a conduit à la mort d’au moins 27 migrants depuis janvier.
La gendarmerie maritime en première ligne
Selon un document confidentiel daté du 25 novembre et révélé par Le Monde, quatre préfets – ceux du Nord, de la Somme, du Pas-de-Calais et le préfet maritime – ont signé le cadre opérationnel de ces nouvelles missions. Elles permettront à la Gendarmerie maritime de mener des contrôles et interventions ciblés dans les eaux peu profondes de la Manche, dans des conditions strictement encadrées par le droit maritime international et la priorité absolue de sauvegarde de la vie humaine. Pour éviter tout risque, les interceptions se feront en amont de l’embarquement des passagers ; l’usage de filets pour immobiliser les canots, évoqué récemment dans la presse et vivement critiqué par plusieurs ONG, n’est « pas envisagé à ce stade ».
Ce durcissement intervient alors que le gouvernement britannique, sous pression de l’extrême-droite, vient d’annoncer une réforme drastique de sa politique migratoire. Le Premier ministre Keir Starmer a personnellement pressé Emmanuel Macron d’accélérer le déploiement de ces nouvelles tactiques. Mais plusieurs spécialistes alertent déjà : pour le professeur de droit international Thibaut Fleury-Graff, ces interceptions pourraient contrevenir au « droit de quitter tout pays » garanti par le Pacte de l’ONU sur les droits civils et politiques. Associations et ONG dénoncent quant à elles un risque d’atteinte grave aux droits fondamentaux, dans un contexte où plus de 2 000 migrants survivent déjà dans des conditions précaires autour de Dunkerque.
